Un aspect positif du chômage (à part pouvoir s’habiller en 30 secondes chrono, en enfilant le premier jean qui tombe sous la main), c’est l’introspection. Oui, je sais, dit comme ça, ça a juste l’air affreux, type « j’essaye de prendre mon mal en patience et de trouver une justification à ce karma pourri qui fait que je n’ai toujours pas trouvé de job ». Mais en fait non, je ne rigole pas. Parce que le chômage, c’est aussi plein de temps pour réfléchir à ce qu’on veut faire, et à ce qu’on ne veut pas faire. Vulgairement, du temps pour se regarder le nombril, mais constructivement (ce mot n’existe pas, je sens que je vais rapidement perdre mon brevet de santé rédactionnelle, oui, le fameux BSR). Par exemple moi, j’ai jamais su trop quoi faire dans la vie (à part la raconter sur un blog), donc j’ai choisi de faire des études très générales (on appelle aussi ça sciences-pipeau, ce qui est assez éclairant finalement), pour connaître plein de choses et pouvoir parler de bouquins que personne n’a lu en prenant un air pénétré. C’est comme ça qu’au bout de cinq longues années d’études, on ne sait toujours pas ce qu’on veut faire (ou plutôt on sait, mais je n’ai pas trouvé de master 2 chanteuse de cabaret, dommage, je pense que j’aurais eu l’examen haut la main), et nos parents sont catastrophés de voir que l’on n’est pas vraiment capable de mettre un nom sur un éventuel métier qu’on pourrait exercer. Je pense que c’était plus rassurant pour eux, quand on avait 8 ans, et qu’on voulait être pâtissier-magicien ou vétérinaire-danseuse ou archéologue-champion de trampoline. Des choix de carrière judicieux si on y pense bien. En tout cas la combinaison pâtissier-magicien, que je trouve assez pertinente, car elle permet de ramasser un max de blé dans les goûters d’enfant. Et aussi d’avoir la créativité nécessaire pour faire des gâteaux comme ça ou comme ça. Vétérinaire-danseuse, c’est déjà plus hasardeux, car il n’est pas évident de concilier un entraînement intensif pour devenir petit-rat, et l’école vétérinaire. Et vous avez déjà essayé de danser en blouse ? Aujourd’hui, les enfants veulent devenir Dora l’exploratrice, dealeuse-chercheuse de trésor-amie des animaux, une audacieuse carrière qui ne s’offrira hélas qu’aux meilleurs d’entre eux.
Mais entre ces rêves d’enfant, et les métiers qu’on exerce aujourd’hui (qui sont plus des jobs que des métiers) il y a beaucoup de décalage. A part pour les trois chanceux qui sont parvenus à devenir journaliste « comme Tintin » (mais aucun d’entre eux n’a trouvé les 7 boules de cristal), nous avons tous fini par choisir des emplois aussi abscons que chargé de mission (qui sait vraiment ce qu’est un chargé de mission ?), des jobs que nous ne savons pas expliquer à nos parents, et qu’on ne peut pas décrire, à part en signalant qu’on passe un certain temps derrière son ordinateur chaque jour. Entre le pâtissier-magicien d’hier et le chargé de mission d’aujourd’hui, pas mal de mauvais choix (je vais en première S parce que Manon y est, comme ça on pourra continuer à s’asseoir l’une à côté de l’autre et bavarder), de renoncements (je redouble parce que j’ai 3 de moyenne en maths en première S), et de rencontres avec des conseillères d’orientation incompétentes. C’est comme ça que bardé d’un diplôme ronflant, on devient chargé de mission (même si on cherche toujours la mission, Tom Cruise au moins en a une, même si elle est impossible), en se demandant de temps à autre pourquoi on finit par atterrir dans ce bureau, alors qu’on voulait être pâtissier-magicien. Et quand vient la question tant redoutée « Et sinon, ça consiste en quoi ton job ? », alors on bredouille des trucs à base de projets européens, de coordination transfrontalière, d’Interreg IV, sans pouvoir trop expliquer l’utilité de ce qu’on fait et on donne l’impression d’exercer un job inintéressant et inutile, bref d’être une verrue sur le corps de la société. Au mieux, on s’en sort en se disant que 90% de nos connaissances exercent ce genre d’emploi inutile à la société, au pire, on se dit qu’on n’arrivera jamais à faire quelque chose de bien dans sa vie, on pète un plomb, on se tire en Inde, on rencontre Javier Bardem (plus probable, un autre touriste occidental qui a lui aussi pété un plomb et décidé d’ouvrir une léproserie-coffe shop dans le Cachemire), et on écrit Mange Prie Aime (et on se réincarne sur grand écran en Julia Roberts, ce qui est assez cool). Je vous l’accorde, ça n’est pas bien réjouissant. Finalement, l’introspection, ça n’est pas si chouette que ça. Je vais retourner m’entraîner à faire des tours de magie en faisant des gâteaux, ce sera toujours ça de pris, si je décide de VRAIMENT devenir pâtissière-magicienne, peut-être qu’il y a des débouchés en fin de compte.
Après ces considérations déprimantes, un peu de feel good music. Lui, quand il était petit, il voulait sûrement devenir Elton John, sans les perruques et les lunettes de soleil (ce qui est dommage, mais n’enlève rien à la musique)